Prenons garde avec les pratiques du retour à soi à ne pas en rester... à soi ! Martin Buber écrivait : "Commencer par soi, mais non finir par soi; se prendre pour point de départ, mais non pour but; se connaître mais non se préoccuper de soi".

Réaliser un progrès d'être dans le souci d'agir avec plus de justesse

Et nous arrivons là au dernier point que je souhaite préciser ici: prenons garde avec les pratiques du retour à soi à ne pas en rester... à soi! "Commencer par soi, mais non finir par soi; se prendre pour point de départ, mais non pour but; se connaître mais non se préoccuper de soi", voilà toute la subtilité et l'enjeu éthique d'une véritable démarche spirituelle telle qu'énoncée par Martin Buber dans Le chemin de l'homme(3). Et c'est sans doute finalement cette différence d'horizon qui distingue le plus un exercice spirituel d'une méthode dite de "développement personnel". Qu'est-ce que je vise dans ma méditation, ma séance de yoga, mon moment d'introspection: "ma réussite personnelle" ou "le succès de la vie" (4) -pour reprendre ici la distinction édifiante de Teilhard de Chardin? Est-ce que je cherche à développer mes capacités de concentration, mon self-control, ma résistance au stress, afin d'être plus performant dans mes activités professionnelles et "assurer" dans ma vie personnelle? Ou est-ce que je cherche en moi-même les moyens de me dépasser, de réaliser un progrès d'être et de conscience non pas à mon seul avantage mais dans le souci d'agir avec plus de justesse dans le monde, de m'inscrire de façon plus féconde, plus généreuse, plus harmonieuse dans l'ensemble du vivant? Voilà le type de questions que nous gagnerions à nous poser pour être bien conscients de la dimension plénière des pratiques où nous sommes aujourd'hui de plus en plus nombreux à nous réengager...

Est-ce que je cherche en moi-même à agir avec plus de justesse dans le monde, à m'inscrire de façon plus féconde, plus généreuse, plus harmonieuse dans l'ensemble du vivant ?

Il me semble d'autant plus important de rappeler cela maintenant que je perçois dans le succès actuel des pratiques du retour à soi, notamment celles rassemblées sous la dénomination "développement personnel", beaucoup d'aspirations spirituelles, peut-être tâtonnantes ou confuses, mais qui sont sans doute l'un des premiers signes du grand réveil des intériorités qui marque notre entrée dans le XXIème siècle! Après des décennies dominées par le rationalisme, le positivisme et le matérialisme, l'homme moderne est devenu boiteux, à force d'avoir surinvesti son moi social, tourné vers le monde extérieur, et délaissé son être profond. Il est sur développé extérieurement car il a atteint un niveau de maîtrise des conditions matérielles de son existence sans précédent et il ne compte plus que sur les ressources du monde extérieur pour lui apporter tout ce dont il a besoin pour épanouir son corps et son cœur. Et sous-développé intérieurement, car la sécularisation s'est accompagnée d'une déconsidération pour la vie intérieure et a abouti en quelques décennies à ce que K. G. Dürckheim appelle "le grand oubli de L’Être".

Un changement de civilisation, un équilibre entre l'être-au-monde et l'être-à-soi

Or c'est justement ce refoulé qui tente aujourd'hui de faire retour, me semble-t-il, à travers cet afflux de nouveaux chercheurs de sens, chercheurs de "soi" (ou du "Soi", c'est-à-dire de l'être essentiel). Derrière la variété des voies empruntées, qui exprime légitimement le désir de liberté, et malgré la maladresse et la confusion des premiers pas, tous ceux-là aspirent au fond à ré-insuffler de l' "être" dans tout le pouvoir "faire" et "avoir" de la vie moderne; ils aspirent à agir dans le monde à partir de leur élan intérieur et non par simple conformisme aux exigences sociales. Derrière ce qui pourrait donc a priori s'apparenter à un vulgaire effet de mode, voire à un trip narcissique, c'est une mutation beaucoup plus profonde qui me semble en marche. Derrière toutes ces recherches individuelles, c'est un véritable changement de civilisation qui se prépare, fondé sur un meilleur équilibre entre l'être-au-monde et l'être-à-soi.

Mais, dans l'état d'inculture spirituelle qui est le nôtre actuellement, ces aspirations en restent pour l'heure trop fréquemment à des formes d'expression superficielles et encourent ainsi le risque de perdre leur élan et de s'affaisser sur elles-mêmes. Il nous appartient donc de relever le niveau d'exigence en rehaussant le niveau de connaissance. Il nous revient de veiller à nous réapproprier, en même temps que les méthodes ancestrales, la véritable culture spirituelle dont elles sont porteuses. Quoi de plus naturel et impérieux, en effet, que de nous tourner vers les trésors de ressources offerts par les différents héritages de sagesse de l'humanité, à l'heure où devient elle-même si impérieuse la nécessité de réinvestir le monde des profondeurs, de se remettre à cultiver nos terres intérieures pour redonner une dimension spirituelle à nos existences. Mais veillons bien à en retrouver l'esprit avant d'en appliquer la lettre... Et peut-être même alors qu'en vertu de cet esprit, nous saurons mieux adapter la lettre aux conditions du temps présent et à la singularité de chacune de nos existences.

(1) Karlfried Graf Dürckheim, L'expérience de la Transcendance, Albin Michel, 1994, p. 69

(2) Karlfried Graf Dürckheim, L'homme et sa double origine, Albin Michel, 1996, p. 187

(3) Martin Buber, Le chemin de l'homme, Editions Alphée, 2007, p. 42

(4) Pierre Teilhard de Chardin, Etre plus, Paris, Editions du Seuil, 1968, p. 28