Je finis par apprivoiser un peu « les chevaux indisciplinés du mental », comme disent les sages zen. En dérive, comme quand on laisse son bateau aller au gré des vents, j’essaie d’entrer en relation avec l’instant présent. Et mon esprit, curieusement, parvient à se calmer. Je me sens apaisé. Pas longtemps, car j’ai soudain cette illumination : je ferais bien de me mettre à la méditation. Si j’en crois les dernières découvertes en neurosciences, ses adeptes ont sur moi un avantage certain : ils vont probablement me survivre de quelques années grâce à un système immunitaire plus fort, une meilleure gestion du stress et un vieillissement cellulaire ralenti (lire l’encadré p. 44). Ils seront aussi plus sereins, se connaîtront mieux et leurs relations avec les autres en seront améliorées. Bref, ils seront en meilleure santé et sans doute plus heureux.

« Les bienfaits de la méditation ne sont pas réservés aux initiés, dit Christian Gicquel, le coach de Qee. L’idée n’est pas de souffrir le martyre deux heures par jour en position du lotus, mais de s’octroyer régulièrement, dans la posture que l’on peut tenir, un quart d’heure de sérénité. Méditer revient à offrir à son esprit les soins que l’on prodigue d’habitude à son corps : une douche pour le purifier, un peu de gym pour l’entretenir, un massage pour le relaxer… »

J’ai souvent « médité » sur le temps, en me demandant pourquoi les années passent si vite, mais je n’avais jamais pratiqué « la méditation ». J’étais plutôt circonspect devant l’enthousiasme des people : Gwyneth Paltrow, Yannick Noah, Clint Eastwood, Jennifer Aniston, Richard Gere, David Lynch  et j’en passe, qui déclinent ses bienfaits à longueur d’interviews. Intrigué quand même par l’ampleur du phénomène : 20 millions de pratiquants aux Etats-Unis selon le quotidien « USA Today ». Deux fois plus qu’il y a dix ans. 20 à 30 % d’adeptes supplémentaires chaque année en France depuis cinq ans, dont 60 % de femmes, selon l’association ADM. Etonné surtout par l’intérêt croissant des scientifiques et des médecins pour une de ses versions, la mindfulness ou « pleine conscience », une méditation laïque qui est en train de conquérir le monde. 

Du mal de dos au mal de vivre

 

Depuis deux mille six cents ans, la pleine conscience est décrite par les bouddhistes comme la voie directe pour dissiper souffrances et insatisfactions. A la fin des années 1960, Jon Kabat-Zinn étudie le zen auprès d’un maître coréen, Seung Sahn. Convaincu de l’efficacité de ces pratiques, il cherche à les rendre « acceptables » par l’Occident. La solution : supprimer l’aspect religieux et l’intégrer à un protocole de soins rigoureux. Docteur en biologie moléculaire et diplômé du prestigieux MIT, il met au point sa méthode, la mindfulness, en s’inspirant du zen, du yoga et du vipassana (« comprendre la vraie nature de la réalité », en sanscrit) pour lutter contre les états anxieux, les douleurs chroniques et les émotions destructrices associées aux maladies cardio-vasculaires, au sida et au cancer. Baptisée MBSR (Mindfulness-Based Stress Reduction, « réduction du stress basée sur la pleine conscience »), la technique s’avère si efficace que sa prescription s’étend au traitement des chocs postopératoires, du syndrome post-traumatique et de l’hyperactivité des enfants. Ce n’est pas surprenant : 60 % des visites chez le médecin sont liées au stress. La méditation est bientôt prescrite contre les phobies, l’insomnie, les maux de tête, le mal de dos et plus généralement le mal de vivre. Avec d’autres techniques proches, comme la MBCT (Mindfulness-Based Cognitive Therapy) développée à Toronto par le docteur Zindel Segal, on réussit à réduire de 50 % les risques de rechute dans la dépression chez les patients ayant subi au moins deux épisodes pathologiques.

« Le succès de la pleine conscience s’explique par son efficacité thérapeutique, dit Jon Kabat-Zinn, mais aussi par l’approche adoptée pour l’enseigner : on l’associe à une écoute profonde et chaleureuse des patients, bien trop rare dans nos centres médicaux surchargés. » Antidote contre un monde trop pressé ou besoin de spiritualité, la pratique a en tout cas conquis l’Amérique. Employée dans 250 hôpitaux et cliniques, elle est enseignée dans certaines écoles, dans les universités de Yale, Columbia, Harvard, et même à l’académie militaire de West Point où on l’a rebaptisée « la voie du samouraï ». Il existe aussi des programmes pour couples, pour futures mères. D’autres enseignent l’art de « manger en pleine conscience » pour garder la ligne, et on la prescrit parfois pour remplacer le Viagra. Des prisons la proposent aux détenus et aux gardiens, et on trouve des salles de méditation dans les aéroports, à côté des chapelles et des aires de wifi. 

Le plus étonnant est qu’elle séduit le monde du business. Cadres suractifs, ingénieurs, traders, avocats, participent à des retraites pour réduire leur stress et insuffler de la conscience dans leur travail ou leur vie. Chez Yahoo, IBM, Cisco, Hugues Aircraft, on démarre désormais la journée assis en tailleur sur son zafu. Chez Apple, les employés du siège de Cupertino disposent d’une salle de méditation où ils peuvent se rendre une demi-heure par jour, encouragés par la direction. Même rituel chez Google : depuis 2007, on y organise des séminaires « Cherchez en vous-même ». « La technologie nous conduit à réagir de plus en plus vite, dit Chade-Meng Tan, l’initiateur du programme pour Google. Nous devons nous adapter aux nouvelles façons de travailler et la méditation est la voie idéale. Nous avons ici des ingénieurs au QI très élevé. Ils ne se laissent pas bluffer. Quand vous leur parlez des bienfaits de la méditation, ils répondent : “Prouvez-le !” Mais une fois qu’ils pratiquent, beaucoup deviennent accros. La méditation leur donne une clarté et un calme étonnants, vu le niveau de tension et d’anxiété de ce genre de travail. Ils se trouvent plus en forme, moins sensibles à la pression, plus aptes à se concentrer et à écouter. Ils changent jusqu’à leur façon de répondre aux e-mails “en pleine conscience”, en tenant compte de l’impact de leurs messages sur autrui. »



Une modification de la structure du cerveau


Aurait-on enfin découvert la méthode idéale pour mieux vivre avec soi et les autres – et en meilleure santé ? J’interroge de nouveau Jon Kabat-Zinn. « Peut-être, répond-il de sa voix douce et apaisante. Nos recherches ont montré que huit semaines de méditation en pleine conscience, à raison de 30 minutes par jour, suffisent pour que le cerveau mette en place des mécanismes réparateurs et préventifs qui font baisser la tension artérielle et chuter le stress. Mais pas seulement. Une étude montre qu’elle renforce l’action de la lampe à ultraviolets sur le psoriasis : ceux qui méditent pendant les séances guérissent quatre fois plus vite que les autres. Une autre étude a été menée chez des patients qui risquent des attaques cérébrales parce que leurs artères sont remplies d’athéromes. Les plaques de cholestérol ont commencé à fondre après six mois de méditation : celle-ci réduit la sécrétion de cortisol et d’adrénaline, responsables de l’accumulation d’athéromes. Une autre étude montre que les femmes qui méditent ont des niveaux plus élevés de cellules immunitaires contre les tumeurs du sein. » 

Plus de 600 études scientifiques valident les effets de la méditation sur la santé. A Berkeley, Princeton ou Harvard, les neurobiologistes ont lancé des recherches, d’abord sur les cerveaux surentraînés de moines et de lamas bouddhistes, puis sur des novices. Les résultats sont si époustouflants qu’on commence à parler des « neurosciences contemplatives ». Une étude de l’Hôpital général du Massachusetts a démontré que la matière grise de 20 personnes méditant 40 minutes par jour était plus épaisse de 5 % que celle de non-méditants. Conclusion – prudente – des chercheurs : la méditation pourrait ralentir l’amincissement qui se produit naturellement avec l’âge de cette fine zone corticale abritant la prise de décision, l’attention et la mémoire. Cette étude a été réalisée sur des quidams de la région de Boston. « Une démonstration, dit le Dr Sara Lazar, directrice de l’étude, qu’il n’est nul besoin de méditer toute la journée pour modifier la structure même de son cerveau. »

En un mot comme en mille, prendre le temps, dans nos vies surbookées, de vivre l’instant présent, en pleine conscience, semble être une activité plus que salutaire.

David Lynch fait entrer la méditation à l’école

 

 

 

David Lynch médite deux fois 20 minutes par jour depuis 1973, soit deux ans avant le tournage d’« Eraserhead », son premier long métrage. Cette pratique, dit-il, a changé sa vie. « Dès ma première méditation, j’ai eu l’impression de tomber en chute libre au fond de moi-même et une joie indicible m’a envahi. En quelques semaines, je me suis transformé. J’ai commencé à comprendre cette phrase mystérieuse : “Le bonheur n’est pas au-dehors, mais au-dedans de soi.” Progressivement, la colère, l’anxiété, les peurs qui m’habitaient se sont estompées. Ce fut une bénédiction. » 

Il est adepte de la méditation transcendantale de Maharishi Mahesh Yogi, le gourou que les Beatles rendirent célèbre en 1967 et qui a dirigé une organisation mondiale jusqu’à sa mort, en 2008. Sa passion, David Lynch a décidé de la communiquer à un maximum de jeunes. La « Fondation David Lynch pour une éducation fondée sur la conscience et la paix dans le monde » a dépensé des millions de dollars pour enseigner la méditation dans les écoles. 

« J’ai vu, assure-t-il, des écoles pourries connaître un changement à 180 degrés grâce à la méditation. Il ne s’agit pas d’un remède de surface : les jeunes qui méditent, ne serait-ce qu’une fois par semaine, apprennent à plonger en eux-même et une vraie force s’anime en eux. Pareil pour les profs. Quand nous aurons appris cela à un million de gamins, l’effet sera énorme. »

www.davidlynchfoundation.org

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